mercredi, 03 août 2005
Après l'affaire Danone
L'affaire Danone est révélatrice de la très faible culture économique de notre pays, y compris, hélas, de ses élites.
Les faits
Danone, entreprise française par ses dirigeants et son origine, leader mondial de l'agro-alimentaire, a son capital dilué dans le public international à plus de 80 %. Cela présente en soi un risque permanent d'OPA d'autant plus sensible que le cours de l'action est bas et que le dollar se renforce par rapport à l'euro.
A la suite d'une rumeur diffusée dans des conditions qu'une enquête devrait éclaircir, la classe politique, gauche et droite confondues, Premier Ministre en tête, lève l'étendard du " patriotisme économique ", tandis que les dirigeants de Danone et l'ensemble du patronat français restent étrangement silencieux.
Depuis, Pepsi-Cola, accusé d’intentions agressives, a démenti tout projet d’OPA. Pendant ce temps, les cours de l’action s’étaient appréciés de 20 % au détriment de petits épargnants naïfs qui avaient cru la rumeur, mais à l’avantage probable de personnes averties : l’Autorité des marchés financiers (AMF) enquête.
L’insuffisance du capitalisme français
Dans ce pays où on n'a cessé de dénoncer le capitalisme ou d'en avoir honte, on peut d'abord se plaindre de son insuffisance : c'est parce que nous n'avons pas de capitalisme français que nos entreprises sont la cible du capitalisme américain. Les rares tentatives qui ont été faites comme les " fonds de pension " français de la loi Thomas ont été abrogées par le gouvernement Jospin avec Dominique Strauss-Kahn et n'ont pas été rétablis par la droite. Les fonds de pension sont pourtant le fer de lance de la conquête américaine.
Chez nous, les capitaux vont vers l'assurance-vie et les compagnies d'assurance ont très peu tendance à recycler leurs capitaux vers l'industrie.
Le capital et l’emploi
La nationalité des capitaux n'est cependant pas l'élément le plus décisif de la localisation de l'emploi.
Ainsi le capital de la moitié des grandes entreprises françaises cotées au CAC 40 est majoritairement étranger.
Et la France est le 2ème pays d'accueil pour les investissements étrangers : on peut citer Toyota à Valenciennes, ou Ford à Bordeaux, entreprises étrangères largement créatrices d'emplois en France.
Ce qui compte en réalité pour la localisation de l’emploi, c'est d’abord le lieu d'installation des centres de décisions que sont les quartiers généraux des entreprises, lesquels sont largement dépendants de la localisation des centres de recherche.
Or, tant pour les quartiers généraux que pour la recherche privée, les dispositions fiscales sont beaucoup moins encourageantes en France que dans les pays concurrents. Le " patriotisme économique " consiste donc d'abord à renforcer l'attractivité économique du territoire national.
L’OPA d’Alcan sur Péchiney
Lorsque Alcan a pris le contrôle de Péchiney, Alcan avait un avantage compétitif important : au Canada, où se situe le cœur de son activité, la production d'aluminium est très rentable parce que le coût de l'électricité hydro-électrique y était très faible pour Alcan qui, propriétaire de nombreuses chutes d'eau, produit elle-même son électricité. L'électricité nucléaire produite par la France représente un avantage qu'il faut conserver mais qui a subi des hausses de coûts en raison d'une co-gestion souvent hasardeuse par EDF. Et en France, ce qui menace l'emploi chez Péchiney, ce n'est pas la nationalité du capital mais l'élévation trop rapide des prix de l'électricité industrielle alors que le nucléaire nous permettrait de produire à coûts faibles.
Plutôt que d’étudier les mécanismes économiques, il est hélas plus expéditif d’accuser un prétendu ultra-libéralisme de tous les maux, même si ces invectives ne mènent à rien…
14:40 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note









Trackbacks
Dubitatif…
... je suis. Je lis que “la France veut interdire aux étrangers de prendre le contrôle de ses fleurons“. Sur le principe, je suis plutôt d’accord. J’aime autant conserver des entreprises françaises. F...
Trackback par : KoZtoujours... tu m'intéresses. | lundi, 29 août 2005
Commentaires
Je suis tout à fait d'accord avec l'essence de votre propos. Bien sûr qu'il faut des fonds de pensions, baisser les impôts (abolir le fonctionnariat!), etc...
Ceci dit je soutiens qd même un protectionnisme civilisationnel (et donc pour nous: européen) à minima qui pourrait s'incarner notamment (voir uniquement) dans la prohibition pure et simple d'OPAs hostiles inter-civilisationnelles.
En ce qui concèrne l'affaire Alcan-Péchiney, je vous rappelle que l'UE à interdit une fusion amicale des deux seulement qques courtes années avant l'OPA hostile qui a eu lieu. Ceci pour d'obscures raisons technocratiques que l'UE aurait du avoir pour fonction de régler plutôt que de faire ce qu'elle à fait.
Donc le capitalisme oui et le patriotisme (civilisationnel, et non pas petit-national) oui aussi!
Écrit par : Alceste | mercredi, 03 août 2005
De même... Un minimum de défense de notre industrie - quitte à ce que cela paraisse cocardier - ne me déplaît pas. Danone en aura peut-être été la mauvaise illustration, en revanche.
En même temps, cette défense peut-elle vraiment passer par l'Etat ?
Vous avez raison de dire que "le " patriotisme économique " consiste donc d'abord à renforcer l'attractivité économique du territoire national."
Idem avec les fonds de pension.
Écrit par : KoZ | mercredi, 03 août 2005
Etonnements
Sous la plume d’un homme politique de votre envergure, des considérations comme « le cours de l’action est bas », « Pepsi a démenti tout projet d’OPA », « les cours de l’action s’étaient appréciés de 20 % au détriment de petits épargnants naïfs qui avaient cru la rumeur » m’étonnent et m’inquiètent. Les imprécisions que je reproche à votre analyse de la situation de Danone ne m’empêchent pas d’être d’accord avec votre diagnostic final.
Bien sûr, ça se discute, mais selon les critères de valorisation des bureaux d’étude, Danone, qui a nettement moins baissé que le reste du marché au cours de la dégringolade 2000 / 2003, est bien valorisé. Aux USA, les commentaires que peuvent faire les sociétés les engagent. Elles disent « qu’elles n’ont rien fait », qu’elles « n’ont pas de projet actuel », mais ne vont jamais plus loin, sous peine d’être liées par leur parole. Il est paradoxal que cela paraisse si exotique en France. Les petits épargnants naïfs ont gagné 30 % (et non 20 %, la rumeur était publique depuis le 7 juillet). Ceux qui ont acheté au plus haut sont des spéculateurs qui se sont brûlé les ailes, comme des personnes responsables et assumant leurs actes qu’ils sont. On ne peut pas à la fois les plaindre lorsqu’un investisseur perd et affirmer que les gains sont « normaux ». On gagne, on perd, on assume, normal.
Je ne pense pas que les fonds de pension soient le fer de lance de la conquête américaine. L’esprit d’entreprise est tout. Un pays qui a trop d’argent par rapport aux ambitions de son peuple le dilapide et sa richesse s’ajuste rapidement à son envergure réelle. La paupérisation française en est une illustration grinçante.
Effectivement la nationalité du capital influe peu sur la localisation des investissements, sauf dans des cas extrêmement sensibles comme dans le domaine de la défense ou des cartes à puces, pour prendre un exemple d’actualité. En revanche, l’importance de lutter contre la formation de cartels et de monopoles est cardinale. On s’aperçoit d’ailleurs à quel point le discours et l’action libérale des USA s’éloignent année après année.
Pour en revenir à Danone, cela fait trois ans que les rumeurs, inévitables vu la qualité du portefeuille d’activité du groupe et l’émiettement de son capital, circulent et, parfois, se réveillent. Jusqu’ici, la meilleure défense de l’indépendance du groupe a été d’être rentable et de conserver son avance sur ses marchés, ce qui se traduit par une valorisation boursière élevée qui n’offre guère d’opportunité aux prédateurs qui rôdent. Au contraire, des entreprises au capital et au contrôle « bien verrouillés » selon les anciennes règles du capitalisme à la française, administrées par des hommes à qui le pouvoir voulait faire une fleur (je ne sais pas pourquoi, je pense au Gan), peu à l’écoute de leur marché, peu rentables, ont fini par disparaître. C’est exactement ça le « nationalisme capitalistique sous tutelle de l’Etat », un des maux qui avait précédé le socialisme rampant dans la déconfiture de notre pays.
Oui, comme vous le dites, le « patriotisme économique » consiste à renforcer l’attractivité économique du territoire national. Et oui, un libéralisme qui veille à maintenir la loyauté des échanges librement consentis est un socle précieux pour tout peuple soucieux d’améliorer son sort.
Écrit par : Emrys Myrdyn | jeudi, 04 août 2005
Assez juste analyse. Il est vrai que le capitalisme est là et bien là. Ce n'est peut-être pas pour autant l'avenir que nous désirons...
Écrit par : nOOn | jeudi, 04 août 2005
quelques remarques en passant:
- pourquoi l'économie n'est-elle pas enseignée plus tôt, dès le collège par exemple, comme une matière obligatoire: ceci permettrait à plus de citoyens de comprendre le capitalisme et donc de ne plus en avoir peur mais cela autoriserait aussi les bacheliers éco à aller plus loin que les bases auxquelles j'ai parfois été moi-même été cantonné
- comment se fait-il que la droite soit si timide lorsqu'elle revient aux affaires: outre la bonne loi Thomas nous (je suis militant Ump) aurions aisément pu remettre au goût du jour en 2002 la réforme de l'Irpp datant de début 1997 et abroger les 35h; le pouvoir rend-il frileux ?
Écrit par : torvik | jeudi, 04 août 2005
Tout ces commentaires sont fort interessants... Le cocorico de la classe politique francaise, tout juste quelques semaines apres le non au referendum, etait la moindre des corrections de la part de nos elites, mais il est vrai que c'est egalement un triste aveux, celui que nous ne savons pas sortir de nos visons nationales !
Document fort interessant, je vous invite a lire la Contribution de Michel Rocard pour le prochain congres du PS... Tres bien ecrit (c'est appreciable pour moi qui suis aux USA et qui n'ai que peu d'occasion de pratiquer le francais) et sans langue de bois, il presente une vision interessante.
Écrit par : Jean-Baptiste | jeudi, 04 août 2005
Bonjour,
je rebondis sur le commentaire de Torvik: renforcer la culture économique de notre pays est effectivement devenu une urgence et cela commence par un programme d'enseignement économique digne de ce nom. Quand je pense, que j'ai du attendre la fin de ma première année d'école d'ingénieur pour me rendre compte que je m'étais trompé de voie et découvrir l'économie qui ne m'avait jamais été enseignée ni au collège ni au Lycée! On en revient donc à l'éternel nécessité de réformer l'éducation nationale et de faire accepter par un corps enseignant aux tendances néo-communistes (minoritaires je l'espère), le principe selon lequel l'école doit avant tout servir à guider les enfants sur le chemin de l'épanouissement professionnel.
Écrit par : Christophe | mardi, 16 août 2005
Sur le sujet des fonds de pension : celà fait partie des manies de la droite que je n'arrive pas à comprendre (au-delà de la fascination pour la dominance américaine et la volonté de lui opposer une réponse).
Au-delà du problème de la transition du système de la répartition à la capitalisation, et au-delà de la préférence pour un principe plutôt qu'un autre, quel serait vraiment l'effet d'un passage à des fonds de pension sur l'argent disponible ?
Il n'augmenterait en effet pas globalement le niveau d'aprgne disponible, et n'aurait a priori pas de raison de faire augmenter la part de l'épargne qui s'investit en actions (les investissements des fonds américains sont très justement diversifiés). En outre, l'épargne s'oriente selon les préférences des ménages. Je ne vois aucune raison pour que la présence de fonds de pension fasse tout d'un coup changer cette habitude de l'excès d'investissement dans l'immobilier et le monétaire, et nous donne tout d'un coup plein d'argent français investissables en actions.
Voir cette note, assez juste à mon sens :
http://ceteris-paribus.blogspot.com/2005/08/et-les-fonds-de-pension-sauveront-le.html
Écrit par : Nicolas | jeudi, 25 août 2005
Je suis d'accord avec votre propos Patrick mais je ne peux partager les idées émises en faveur d'un "protectionnisme minimum" par certains visiteurs pour protéger nos industries. En vérité, le protectionnisme est le meilleur rempart pour se dispenser de réaliser les réformes et les changements permettant à nos entreprises d'être compétitives dans une économie globalisée. En outre, on ne saurait sérieusement se plaindre du protectionnisme des autres (Chine, Inde, mais aussi Italie par exemple) et protéger artificiellement nos entreprises par un soutien archaïque des pouvoirs publics. "It's the economy, stupid !"
Tout le monde profite des échanges et de l'ouverture ; les pays émergents comme les puissances économiques actuelles. Seuls ceux qui se protègeront en se repliant sur eux-mêmes ne bénéficieront en rien des formidables opportunités de la globalisation. N'ayons pas peur de l'ouverture ; abordons là avec sérénité et confiance, conscients de nos atouts de grande puissance exportatrice de services. Regardons les Britanniques : Rover a mis la clé sous la porte et l'Etat n'a pas bougé. Pourquoi ? Parce que les autorités britanniques sont lucides et savent que l'avenir de l'Europe passe par les services et les industries de pointe, pas par les "vieilles" industries où nous sommes incapables de rivaliser avec les pays à bas coûts, et encore moins par l'agriculture maintenue sous perfusion par la PAC. Alors investissons massivement dans la recherche, l'innovation, libérons les énergies, éveillons l'initiative privée, ouvrons nous, partons à la conquête de nouveaux marchés ! Mais, par pitié, renonçons aux formules incantatoires en faveur d'un "patriotisme économique" suranné... Que ça plaise ou non, la France de 2005 n'est pas celle du Consulat ou de l'Empire. Certains l'oublient trop facilement ; le problème, c'est qu'ils nous gouvernent...
Écrit par : Franklin | mardi, 13 septembre 2005
Salut les rêveurs !
Ca y est, depuis le temps que nous disions que c'était possible, un éminent économiste (lébéral évidemment) a enfin mis "la réalité" en équations.
C'es bô, c'est émouvant !
C'est par ici :
http://video.google.com/videoplay?docid=-5065959789765913478&q=magicien&pl=true
Écrit par : CCCP | vendredi, 21 avril 2006
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